

La rentrée de septembre marque souvent un changement de rythme. Les journées se densifient, nos agendas se remplissent, et l’esprit se retrouve happé par une multitude de tâches et de sollicitations. Dans cette effervescence, il est facile de perdre le fil de notre attention. Sur notre tapis de yoga comme dans notre quotidien, le dṛṣṭi — la direction du regard — peut devenir une boussole précieuse, un fil qui relie intention et présence.
En sanskrit, dṛṣṭi signifie « vue », « regard » ou « vision ». Dans la pratique de l’Aṣṭāṅga Vinyasa Yoga, chaque posture (āsana) s’accompagne d’un point de regard précis : le bout du nez (nāsa-agra dṛṣṭi), entre les sourcils (bhrūmadhya dṛṣṭi), le bout des doigts (hastāgra dṛṣṭi), etc.
Cette précision ne relève pas du détail esthétique : c’est un outil traditionnel de concentration. Les textes fondateurs du yoga en témoignent :
Bhagavad Gītā (VI.13) :
samam kāya-śiro-grīvaṁ dhārayann acalaṁ sthiraḥ… prasannātmā vigatabhīr brahmacārivrate sthitaḥ
Le texte précise ensuite que le yogi·nī doit maintenir le regard « fixé sur le bout du nez » (nāsikāgraṁ svaṁ dṛṣṭvā), soulignant ainsi le rôle du point focal comme soutien à la stabilité.
Yoga Sūtra de Patañjali (III.1-3) :
Patañjali décrit dhāraṇā comme la concentration de l’esprit sur différents points possibles. Le dṛṣṭi en est l'un d'entre eux, en guidant notre attention vers l’intérieur et en préparant l’état méditatif (dhyāna).
Jogapradīpikā (XVIIIᵉ siècle) :
Ce texte plus tardif précise que, dans les āsana, le regard doit se diriger soit entre les sourcils (bhrūmadhya dṛṣṭi), soit vers le bout du nez (nāsa-agra dṛṣṭi), confirmant que le contrôle du regard est un élément intégré à la tradition posturale.
Ces sources nous rappellent que le regard extérieur est un chemin vers un regard intérieur.
En fixant un point précis, nous stabilisons la posture, mais aussi l’esprit. Les enseignements de K. Pattabhi Jois, fondateur de la méthode moderne d’Aṣṭāṅga Vinyasa Yoga, insistent :
« Concentrer l’esprit dans une seule direction est extrêmement important. Comme l’esprit est très instable, il lui est difficile de se maintenir ainsi. » (ashtangayogasanskrit.com)
Les effets du dṛṣṭi ne sont pas seulement perceptibles sur le tapis. La recherche contemporaine valide ce que la tradition savait déjà : un regard fixe améliore l’équilibre postural, réduit la charge cognitive et facilite l’attention soutenue (Lopez et al., Frontiers in Human Neuroscience, 2015).
Dans la pratique de l’Aṣṭāṅga Vinyāsa Yoga, neuf points de regard sont utilisés. Les connaître nous permet de les intégrer consciemment à chaque posture et de cultiver l'équilibre entre souffle, posture et attention :
Nāsa-agra dṛṣṭi — Bout du nez
Bhrūmadhya dṛṣṭi — Entre les sourcils
Nābhicakra dṛṣṭi — Nombril
Hastāgra dṛṣṭi — Bout des mains
Pārśva dṛṣṭi — Côté gauche
Aṅguṣṭha-madhya dṛṣṭi — Bout du pouce
Pādayor-agra dṛṣṭi — Bout des pieds
Ūrdhva dṛṣṭi — Vers le haut
Adho mukha dṛṣṭi — Vers le sol
Si le dṛṣṭi naît sur le tapis, il ne s’y limite pas. L’appliquer dans notre vie de tous les jours, c’est cultiver la capacité à choisir notre point d’attention.
Face à une réunion stressante, un flot d’informations ou un moment de dispersion, nous pouvons nous rappeler : Où est mon regard ? Où est mon esprit ?
Prendre quelques instants pour fixer un point stable — une flamme, un arbre, l’horizon — devient alors un acte de recentrage. Ce geste simple, hérité des traditions du yoga, agit comme une ancre dans le tumulte de la rentrée.
Intégrer le dṛṣṭi demande régularité et conscience. Pour vous accompagner, nous avons créé des planches d’Aṣṭāṅga illustrées par Héloïse (séries 1 & 2), où chaque posture est présentée avec son nom sanskrit, son souffle et son dṛṣṭi correspondant.
Elles sont conçues pour soutenir une pratique autonome, approfondir notre compréhension et nous rappeler que là où se pose le regard, l’esprit se pose aussi.